Tout commença dans la nuit, j’étais au volant de ma Ferrari décapotable en compagnie d’une créature de rêve aux formes généreuses quand Barry White chantant l’amour à tue tête dans les haut parleurs stoppa net sa chanson pour me faire passer un message :
« Fred, tu dois te rendre à Berlin now, quelque chose d’historique se trame !
Mais Barry, fis-je, tell me more!
Ne pose pas de question and go to Berlin !
That’s all ?
Non, pense à prendre une échelle ?
Pourquoi une échelle ? Pourquoi Berlin ? Pourquoi moi ? Tell me why ! Barry ? Barry ? BARRYYYY… »
Je me réveillais en sueur dans des draps froissés, obsédé par les mots de Barry. Mon regard affolé se posa sur le radioréveil qui indiquait 00 : 01, nous étions le 9 novembre 1989.
A tâtons, j’enfilais à la hâte des habits éparpillés au pied de mon lit. Un jean et une paire de basquettes blanches plus tard, je me trouvais, mon bombers beige clair fétiche sur le dos, à chercher une échelle dans la remise de mon père. Je tombais d’abord sur un escabeau mais la voix de Barry White résonna à nouveau dans ma tête : « je t’ai dit une échelle, pas un escabeau, big idiot ! » Je la trouvais enfin, longue à barreaux, me toisant de ses 3 mètres de haut. Non sans bruit et avec beaucoup de mal, je quittais la remise sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller un peu plus mes parents déjà éveillés par mon raffut. L’échelle sur le dos, je disparaissais dans les volutes brumeuses d’une nuit glaciale en direction de la maison de mon oncle, Joseph, ou Joe pour les intimes, qui était taxi à Reims, ma ville natale. Je le trouvais avachi sur son vieux canapé aux accoudoirs élimés, dormant du sommeil du juste un verre de trop, car comme tout le monde le disait à Reims : « Joe le taxi, y marche pas au soda » mais bon, à chacun ses paradis. Je trouvais facilement ses clés de voiture et laissais un message rassurant sur la toile cirée aux rayures rouges passées de sa table de cuisine.
Il était deux heures du mat’, je me lançais, l’échelle en galerie et le sourire aux lèvres, sur la route de Berlin dans un taxi de la Marne, tout un symbole !
A treize heures, le ventre gargouillant et les fesses douloureuses, ou l’inverse je ne sais plus, je m’arrêtais dans un bar de Berlin pour prendre une bière et manger une saucisse. Il régnait une atmosphère électrique, la ville était en effervescence, des jeunes gens venus de partout et de nulle part semblaient converger vers un point précis de la capitale morcelée d’une Allemagne divisée. Barry avait raison, il allait se passer quelque chose ! A côté de moi, une berlinoise lisait un livre intitulé : « Wie, ein Kanzler zu werden?* » en faisant tourner un bock de sa main libre. Je l’interrogeais en franglais pour apprendre que la foule confluait vers la porte de Brandebourg. Je lui proposais de m’accompagner pour découvrir les raisons de cette affluence, elle hésita puis déclina mon offre prétextant qu’elle avait rendez-vous dans un sauna avec une amie. Elle s’appelait Angela mais préférait qu’on l’appelle Helmut, je ne l’ai jamais revue. Prenant la direction qu’elle m’avait indiquée, je suivais le courant tentant tant bien que mal de ne blesser personne avec mes trois mètres d’échelle. Certains furent pris dans mes barreaux, leurs rappelant par la même de mauvais souvenirs, d’autres s’y cognèrent mais rien ne semblait pouvoir entamer l’euphorie générale. Je lançais des « sorry » à la volée, on me renvoyait des « bite » amicaux (non, il n’y a pas de faute d’orthographe). Arrivé à destination, je me trouvais au pied du mur.
Pourquoi avoir fait tout ce chemin pour finir dans une impasse ?
C’est alors que j’ai compris l’utilité de mon échelle que j’adossais au mur oubliant la guerre froide qui l’avait érigé. Aussitôt, les jeunes gens qui se trouvaient près de moi empruntèrent les barreaux pour grimper. Bientôt nous fûmes des milliers à califourchon sur le mur qui, sous le poids, s’écroula…
NB : Cette histoire n’est pas plus fausse qu’une autre…
* « comment devenir chancelier ?»
Tags: 9 novembre 1989, angela merkel, berlin, chute de mur, mur de berlin

Excellent Fred, je me suis bien marré
@Bernard : moi aussi en l’écrivant
enorme!
Très drôle Fred. J’avais aussi pensé raconter comment j’étais allé à Berlin le 9 novembre 89… On devrait en faire une sorte d’exercice de style. « Berlin, the nine eleven, I was there. »